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Sylvie Lancrenon raconte pour la première fois dans un livre l’amputation de sa jambe à 19 ans. Et l’envie folle qu’elle a eue depuis de sublimer la beauté.






© Hélène Pambrun / Paris Match

Elle n’en a jamais parlé. Certains avaient bien remarqué cette gêne dans sa démarche, cette jambe qui semblait traîner sur les shootings de Cuba à l’île Maurice en passant par la plage des Grandes Dalles en Normandie ou les plus grands studios parisiens. Sylvie Lancrenon a toujours aimé bouger autour des sujets qu’elle photographiait. «Pour ne pas les laisser s’installer dans un confort certain, pour qu’ils aient toujours l’air alerte. »

Mais la photographe cachait sous ce mouvement permanent son propre handicap. À 18 ans, la jeune femme souffre d’un sarcome au genou, une forme très agressive de cancer des os. Son père est le seul membre de sa famille dans la confidence. C’est lui qui communique avec le corps médical, lui qui sait que sa fille va devoir se faire amputer d’une jambe. Ou mourir. Alors le 4 janvier 1977, lors d’un rendez-vous à l’hôpital Cochin a priori anodin, Sylvie est informée. «On doit vous opérer demain sinon la tumeur gagnera. Mais promis, dans six mois vous pourrez aller skier. » Et effectivement, « le chirurgien a tenu sa promesse, six mois plus tard j’étais sur des skis. Mais il m’a fallu réapprendre à marcher, à vivre. »

La photo lui semble alors une manière de s’évader, art qu’elle a découvert lors de ses années de pensionnat. La voilà stagiaire sur un film de Lelouch, ami de son père. « Le photographe de plateau a vu ma venue d’un mauvais œil. Heureusement Dutronc et Villeret se sont montrés plus sympas. J’ai tout de suite adoré ce monde du cinéma. » Quand l’opportunité lui est offerte de se faufiler dans les coulisses des défilés de mode, la jeune femme est frappée par « la beauté de ces filles que je ne connaissais pas. Carla, Naomi, Claudia et toutes les autres ont joué le jeu, elles m’ont laissé shooter. Le job était assez facile, elles étaient si belles ».

Adjani, Depardieu, Luchini, Cassel, tous passent devant son objectif

Peu à peu, Lancrenon tisse des liens d’amitié, des complicités. Isabelle Huppert, qu’elle avait croisée sur un tournage, lui propose une séance. «Là j’ai compris que j’aimais cette intimité à créer avec le sujet. Tout faire pour obtenir quelque chose de particulier, se rapprocher au plus près de leur regard. » C’est Anne-Marie Périer, alors puissante patronne d’«Elle », qui lui confie ses premiers sujets importants. Lancrenon devient peu à peu la photographe des stars. Passant d’un avion à un autre pour un repérage au bout du monde comme pour un rendez-vous avec un futur modèle. Sylvie Lancrenon est le nom demandé par tout le cinéma français. Adjani, Depardieu, Luchini, Cassel, tous passent devant son objectif. Elle les séduit tous, par sa douceur froide, par son engagement total.

Car la photographe sublime les visages, éclaire les corps, en revendiquant son utilisation de la lumière naturelle et son souhait de retoucher le moins possible. Sylvie Lancrenon devient presque plus célèbre que les talents qu’elle photographie. Elle dit aujourd’hui n’avoir pas vu son statut évoluer. Malgré les productions de plus en plus gigantesques, les demandes qui s’accumulent. Jusqu’à cette séance mythique à l’île Maurice en 2003. Emmanuelle Béart entre dans l’eau, se déshabille et lui demande de la laisser tranquille. Lancrenon shoote quand même. L’image est là. Un bout de sein, une paire de fesses, une moue incroyable que l’on devine. La beauté de la femme, tout simplement. Et au final une image iconique. Qui fera décoller les ventes du magazine féminin.

Puisque Sylvie Lancrenon n’a rien montré de sa réalité de femme, personne ne l’a vue

«Avec Béart c’est l’exemple même de cette intimité que j’ai toujours recherchée. Je crois aussi que c’était plus facile pour elle de se mettre à nu devant une femme… Je ne suis pas sûre qu’un homme aurait obtenu la même image », sourit celle qui n’a rien dit. Car oui, pour obtenir ces images magnifiques, Sylvie Lancrenon partait au combat. «Chaque matin quand je me lève, c’est presque un parcours du combattant. Si je n’ai pas eu de pudeur avec ma fille, ma famille – je vais même me baigner dans la mer – il n’était pas question que ma jambe soit un objet de discussion dans mon travail. Au contraire, j’ai toujours fui ce regard. Celui que l’on porte sur les personnes atteintes d’un handicap. »

Puisque Sylvie Lancrenon n’a rien montré de sa réalité de femme, personne ne l’a vue. À l’exception d’un garçon. Guillaume Depardieu, amputé comme elle, mais bien plus tard dans sa vie. «C’était très malaisant de savoir qu’il savait. Cela aurait pu tourner à la séance de vieux combattants. » Elle tirera de cette journée avec le comédien l’un de ses plus beaux portraits.

Depuis une dizaine d’années, Sylvie a réduit son activité de portraitiste. «Avec le numérique tout le monde est désormais photographe. Les agents ont continué de monter en puissance dans le milieu du cinéma. Je n’arrivais plus à obtenir cette intimité. Donc je passe progressivement à autre chose. » Il y a eu un très bel ouvrage sur les danseurs de l’Opéra de Paris. Actuellement elle trie ses archives, préparant probablement une future exposition. Tout est désormais possible. «Avec ce livre je suis délestée du secret, je suis enfin libre. » De se réinventer. Joli projet.



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© Fournis par Paris Match
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«Ombres et lumières», de Sylvie Lancrenon, éd. Albin Michel, 192 pages, 17,90 euros.

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