L’edge computing, nouveau visage du cloud


L'edge computing, nouveau visage du cloud

Amazon Web Services, Google Cloud Platform, Microsoft Azure et même OVHCloud se lancent dans le déploiement de mini-data centers locaux. Mais pour quels besoins ?

Fin 2019, Amazon Web Services (AWS) est le premier cloud à se positionner sur le front des zones de disponibilité (AZ) en frontière de réseau. Ses premières AZ locales sont basées à Boston, Houston, Las Vegas et Miami. 12 implantations viendront s’y ajouter l’année prochaine, dont trois déjà connues : Atlanta, Chicago et New York. Début mars 2020, c’était au tour de Google de dévoiler sa propre stratégie de micro-AZ. Un mois après, Microsoft entrait dans la danse en inaugurant des Azure Edge Zone à Los Angeles, New York et Miami. L’ambition des trois acteurs ? Cibler les applications nécessitant un faible temps de latence et gourmandes en débit. Du côté des clouds français, OVHCloud prépare quatre mini-centres de données. L’information a été dévoilée sur Twitter par Octave Klaba. Le fondateur et président d’OVHCloud précise être en quête de lieux pour les déployer « autour de Paris ». Une nouvelle guerre des clouds se profile.

« L’application la plus importante (de ces nouvelles offres d’edge computing, ndlr) sera sans nul doute la 5G », estime Philippe Bécane, directeur des opérations de la division Cloud Infrastructure Services chez Capgemini. Une opportunité qu’AWS comme Google et Microsoft ont bien identifiée. Tous ont lancé en parallèle des solutions d’AZ spécialement taillées pour la 5G en partenariat avec des opérateurs. Objectif affiché : nicher des zones de disponibilité au cœur des réseaux mobiles de cinquième génération pour faire bénéficier pleinement de leur accélération aux apps mobiles. En évitant de passer par Internet, ces extensions permettront d’offrir aux utilisateurs de smartphones 5G des temps de réponse inférieurs à 10 millisecondes. Les cas d’usage mis en avant sont nombreux. Au programme : gaming haute fréquence, streaming multimédia très haute définition, calcul de rendu dans la réalité mixte…

Déjà une réalité chez OBS

Au sein d’Orange Business Services (OBS), l’ESN filiale d’Orange, l’edge computing est déjà une réalité. « L’un de nos clients a déployé localement des ressources de calcul pour analyser les images en provenance d’un drone. Le but étant d’identifier en temps réel les éventuelles brèches ou faiblesses dans la clôture d’un aéroport », décrit Cédric Parent, directeur général adjoint d’Orange Cloud for Business chez OBS. Dans le smart building, l’expert cite également la détection de situations anormales sur les vidéos des caméras de surveillance : altercation, mouvement suspect… Dans le retail, il évoque le suivi des flux de visiteurs en magasin. « Pour être suffisamment réactifs, les modèles de machine learning nécessaires au traitement d’images devront souvent être exécutés sur place », justifie Cédric Parent. Un déport d’autant plus important que le flux est capté en haute définition. « Sur la clôture de l’aéroport que j’ai évoquée, on sera ainsi capable de repérer un boulon qui aura tourné d’un dixième de degré », souligne-t-il. 

« L’usine intelligente est demandeuse de ressources de calcul de proximité »

Chez Capgemini, on accompagne des industriels dans le déploiement de zones locales privées. « L’usine intelligente est demandeuse de ressources de calcul de proximité. C’est le cas dans le secteur laitier, la santé ou encore l’automobile », égraine Philippe Bécane. « On peut anticiper le développement de centres de calcul proches des bassins industriels. À l’image du data center qu’Equinix prévoit d’ouvrir (en 2021, ndlr) à Bordeaux en lien avec un hub télécom. » De plus en plus robotisées et bardées de capteurs, les lignes de fabrication génèrent des volumes de data croissants. Des mégadonnées qui doivent être traitées in situ pour identifier immédiatement les comportements déviants, en vue in fine d’optimiser au fil de l’eau les cycles de production et surtout anticiper les pannes.

OBS commercialise une offre d’AZ privée spécialement taillée pour le secteur maritime. Baptisée Ship-in-a-box, elle se présente sous la forme d’un mini-data center hyperconvergé conçu pour embarquer sur les pétroliers ou les navires de marchandises. « Associé à des flottes capteurs, il permet par exemple de superviser des cargaisons », explique Cédric Parent chez OBS. 

Autres domaines d’application évoqués par les experts : le traitement de l’eau ou encore les réseaux de production et de distribution d’énergie. « L’un de nos clients traite localement des images vidéo visant à gérer un parc d’éoliennes », confie Cédric Parent. Un segment où l’edge computing prend tout son sens. Les effets de turbulence du vent sur une éolienne et l’incidence par ricochet sur ses voisines devront en effet être analysés sur place pour permettre un réglage suffisamment réactif de chacune, et notamment de leur orientation. 

« Depuis l’invalidation du Privacy Shield, la question est devenue majeure »

Le recours aux mini-data centers locaux est aussi motivé par un autre besoin : la nécessité de plus en plus prégnante d’exécuter les données des utilisateurs sur la géographie à laquelle ils sont juridiquement rattachés. « Le RGPD en Europe et le Cloud Act aux Etats-Unis figurent parmi les principaux arguments en faveur des AZ de proximité », reconnaît Philippe Bécane chez Capgemini. Et Cédric Parent d’insister : « Depuis l’invalidation du Privacy Shield par l’Union européenne (en juillet dernier, ndlr), la question est devenue majeure. Nous avons des discussions avec de nombreux acteurs du Fortune 500 sur le sujet. »

Pour éviter l’ingérence du Cloud Act qui, rappelons-le, permet aux autorités étatsuniennes de solliciter l’accès à des données stockées par un provider américain quelle que soit leur localisation, on pourra évidemment se tourner vers les fournisseurs d’autres pays. Pour passer outre cette législation, Google a signé un accord avec OVHCloud. Dans le cadre de ce partenariat, le groupe français commercialisera directement la plateforme multicloud Anthos de Mountain View sous la forme d’un service managé par ses équipes et installé dans ses propres data centers.

C’est aussi pour éviter à leurs utilisateurs basés en dehors des USA de se retrouver confrontés au Cloud Act que Google comme AWS et Microsoft proposent des AZ destinées aux opérateurs 5G partout dans le monde. Hébergées sur les infrastructures de ces derniers, elles seront théoriquement isolées du Cloud Act, comme de toute autre législation étrangère d’ailleurs. La guerre n’est pas seulement commerciale, mais juridique.

Vers de nouveaux modèles économiques

Cédric Parent ajoute : « Reste la question du maillage. Pour une même application, certains workloads impliquant du calcul haute performance seront exécutés sur un cloud centralisé quand d’autres seront distribués localement. » Exemple type : l’IA. L’infrastructure cloud (IaaS) distante sera consacrée à l’entraînement du modèle de machine learning, par définition gourmand en IA. Quant à l’AZ de proximité, elle sera dédiée à son exécution dans l’optique d’optimiser les temps de réponse tout en conservant les données du client final sur place. Un découpage qui impliquera de revoir profondément l’architecture des applications. « Ce type d’AZ sera notamment adapté aux problématiques des hôpitaux dont les données, à la fois personnelles et volumineuses (résultats de scanners, radios…, ndlr), ne peuvent être déportées », illustre Philippe Bécane.

Pour Cédric Parent, les zones locales vont donner naissance à de nouveaux modèles économiques. « Via ces nouvelles infrastructures, les fabricants d’ascenseurs pourraient par exemple évoluer vers une logique commerciale basée sur une souscription annuelle, à l’usage, avec à la clé des engagements de taux de disponibilité », analyse le directeur général adjoint d’Orange Cloud for Business. Une vision qui ne manquera pas d’attirer d’autres équipementiers industriels. On peut penser à la robotique d’usine ou encore au chauffage et à la climatisation. 

Des AZ Google Cloud au cœur de la 5G d’Orange

Reste à savoir si Orange compte installer des AZ de clouds tiers au cœur de son réseau 5G. Une infrastructure réseau que le groupe parisien a commencé à activer sur 12 premières communes françaises aux côtés de l’Ile-de-France (dont Angers, Clermont Ferrand, Le Mans, Marseille et Nice). Il semble bien que l’opérateur français ait également choisi cette voie. En juillet dernier, Orange dévoilait un accord stratégique avec Google Cloud. « Ce partenariat a pour objectif le développement des futurs services d’edge computing dans le cadre de l’arrivée des réseaux 5G en Europe et de l’intégration de plus en plus forte du cloud dans les réseaux », indique-t-on alors chez Orange. 

Et l’entreprise de Stéphane Richard d’ajouter : « L’edge computing permettra d’adresser les nouvelles attentes des clients et des entreprises demandant des services ultra-rapides, à faible latence, ainsi que la possibilité de traiter de grands volumes de données en temps réel ». Tout est dit.

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